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Au sujet de l'exposition ''Allegro vivace'' octobre-novembre 2009
Texte d'Emmanuelle Lequeux, critique d'art et journaliste au Monde, à Beaux-Arts magazine et à la revue 02
Notre
fin serait proche ? Notre dernière heure arrivée ? Sans
catastrophisme, l’œuvre de Thomas Monin tente d’aiguiser notre conscience quant
à la tragédie écologique qui menace la planète Terre. Son exposition est ainsi
comme « un sursaut, proche de l’énergie du désespoir ». Aux antipodes
de tout anthropocentrisme, l’artiste met en scène à travers dessins, vidéos et
installations les ultimes énergies que met la nature dans sa survie. Il
revendique sans apprêts notre animalité. Et se lance dans une tentative de
symbiose avec ce que l’on nomme trop souvent l’environnement, et qui s’avère en
fait un univers, lequel, plutôt qu’il ne nous entoure, nous submerge, nous
dépasse et nous contraint à la plus grande humilité. Mêlant iconographie
chrétienne, études d’entomologistes et dérives naturalistes, il invente une
sorte de poésie activiste, qui aux slogans préfère la profondeur de la
réflexion. Qui, à la lumière de l’optimisme béat, substitue une certaine
noirceur. Une œuvre qui se refuse à se voiler la face. Quand tant d’artistes
contemporains se contentent de récupérer le combat écologique pour en faire une
image de marque, Thomas Monin livre une œuvre qui relève d’une impérieuse
nécessité. Quand beaucoup se contentent de dresser un constat en érigeant une
nature artificielle, dénuée de toutes racines, lui s’attaque aux racines du
mal. Question de vie ou de mort : dans ses vanités d’aujourd’hui,
l’artiste met en garde contre les désastres qui s’annoncent à l’horizon. Les
évoque par exemple en un dessin, où une tornade infinie se dessine au gré de
multiples prénoms, et semble annoncer un dénouement inéluctable :
l’entropie du monde, c’est désormais nous qui en sommes les auteurs, plus que
le temps.
La matière vivante est le cœur palpitant de cette
œuvre, vaste arche de Noé où pourraient venir se réfugier les espèces menacées
d’extinction. Les animaux y défilent, fragiles, abimés, splendides malgré tout.
Ainsi de cette tête de cerf qui ouvre l’exposition en une vidéo : le crâne
de la bête brûle, mais les bois résistent ardemment au feu, gardant toute leur
noblesse bien que maltraités par l’homme au fil de l’histoire :
porte-manteau, porte-fusil désormais porte-conscience ? En écho, un dessin
évoquant un faon sautant à travers des bois de cervidé immenses, comme réduit à
n’être plus qu’un animal de cirque. Mais aussi un cerf sur le dos duquel des
bois ont poussé, et qui hante dans une lithographie le triptyque de Francis
Bacon, Trois études de figures au pied
d’une crucifixion. Autre animal, ce crapaud dont l’artiste en un dessin
titre un véritable portrait : un Bufo Periglenes, espèce endémique du
Costa Rica qui disparut en 2001. Un petit monument aux morts.
Mais c’est l’abeille qui revient essentiellement en
leitmotiv : celle que l’on étudie trop souvent pour simplement mieux
comprendre l’homme dans son fonctionnement social, celle que les insecticides
et OGM assassins condamnent peu à peu, celle dont on dit que la disparition
annoncerait de quelques années l’éradication de l’espèce humaine. Thomas Monin
en dessine les larves comme pour perpétuer coûte que coûte leur survie. Il en
dessine les alvéoles vidées de tout corps, livrées à la blancheur de l’absence.
Il la crucifie en une installation où elle prend taille humaine, évoquant la
violence de ce geste de l’entomologiste qui consiste à épingler les insectes
pour mieux les étudier, disent-ils. Il lui donne aussi un visage humain dans un
dessin où apparaît l’esclave Edmond Albius, qui inventa une manière
artificielle de féconder la vanille : l’homme se substituant encore une
fois à une abeille disparue.
De la mouche à miel, il sculpte aussi
l’habitat : une ruche de métal qui semble toute traditionnelle avant que
l’on ne s’approche et y décèle de minuscules dessins. Ils sont empruntés aux
folles visions que le peintre Jérôme Bosch nous a livrées au XVe
siècle : le Jardin des Délices, le Chariot à foin, ou encore la Tentation de Saint Antoine et le Jugement dernier. Hommes-troncs,
ornithorynque sur patins à glace, poissons volants, machines infernales,
déroute des corps et des consciences… Ces images de l’horreur chrétienne sont
ici dévoyées pour dire notre Enfer contemporain. On retrouve d’ailleurs Bosch
dans un des nombreux dessins à l’encre présentés ici : sa nef des fous navigue
vers un horizon vacillant, quand du ciel tombent une multitude de parachutes,
qui font écho à un banc de méduses sous-marin : métaphore de notre folle
condition humaine, qui navigue entre deux menaces et ne sait plus vraiment quel
vent suivre.
Enfin,
de l’abeille, Thomas Monin sculpte l’or : ce miel qui bientôt, lui aussi,
ne sera qu’un souvenir. Il le présente en bocaux, remplis d’énormes faux
diamants. Ensemble, ils jouent avec la lumière du jour. Sur chacun des
récipients est inscrit le nom d’une espèce disparue. En alternance, posés eux
aussi sur une étagère, des bocaux d’huile de vidange, cet or noir et fatigué,
portent, eux, les noms de ces substances toxiques que nos corps abritent en
toute inconscience. Sujet malgré lui à l’emprise du mal, l’homme se dessine
dans cet œuvre en un héros malsain plus que malmené: les acteurs de
l’horreur nazie se retrouvent ainsi plantés dans un pot de fleur, alignés comme
au procès de Nuremberg. Œuvre au noir… Et pourtant, malgré tout, en un ultime
sursaut de conscience, Thomas Monin se situe du côté de la vie, tant qu’il en
est encore temps.
Emmanuelle Lequeux. Août 2009
ALLEGRO VIVACE
Is the end near? Have our last hours arrived? Without being catastrophic, Thomas Monin’s
works, like an “outburst of the ultimate
energy of despair”, attempt to sharpen our awareness about the ecological
tragedy corrupting our planet. Poles apart from any anthropocentrism, the
artist stages the ultimate energy that Nature injects for the purpose of its
own survival by means of drawings, videos and installations. In no roundabout
way, he reclaims our animality, and throws himself into a symbiosis with what
we too often call ‘environment’, but which is in fact a universe that submerges
rather than surrounds us, overruns and reduces us to tremendous humility.
Mixing Christian iconography, entomological studies and naturalistic
deviations, Thomas Monin invents a sort of activist poetry that prefers deep
reflection to slogans, and supplants the light of blind optimism with a sense
of darkness. It is not a work that buries its head in the sand. While many
contemporaries use the ecological concern as a brand mark, Thomas Monin
delivers a message of urgent necessity. While some settle for ungrounded
artificial Nature, Monin tackles the roots of evil. It’s a matter of life and
death. He puts us on guard against the disasters looming on the horizon. In one
drawing for instance, an infinite tornado formed by a swirl of first names
appears to announce an ineluctable ending, pointing to us rather than to time
as the cause of the entropy of this world.
Living
matter is the throbbing heart of this work; like Noah’s ark, it provides a
shelter for endangered species where fragile, injured, yet splendid, the
animals parade. On one video, a deer’s
head is burning though its antlers proudly resist the flames. Noble but humiliated
by man throughout history – the deer, once a rake or a rifle rack, is it now
rack of conscience? In answer: another drawing presents a faun reduced to a
circus animal, jumping through huge antlers. And a deer with antlers on its
back that haunts Francis Bacon’s lithograph Three Studies for Figures at the
Base of a Crucifixion. Other animal : a drawn portrait of the Bufo
Perigledess, an endemic species of toad from Costa Rica that disappeared in
2001, becomes a small war memorial.
The bee
returns like a leitmotiv: the insect we study thoroughly to better understand
man’s social functioning, the one that murderous insecticides and OMG gradually
condemn to death, and whose disappearance we say will cause the eradication of
the human species within a few years. Thomas Monin depicts the larvae as though
to perpetuate their survival at all cost. He draws their cells emptied out,
abandoned to the whiteness of absence. In an installation he crucifies the bee
that takes on human proportions, recalling the violence of the entomologist’s
habit of pinning insects on boards to better study them, so they. In one
drawing the bee has the face of Edmond Albius Melipona, a slave who invented an
artificial way of pollinating vanilla and who here takes the place of an
extinct bee.
Monin also
creates the honeybees’ house, a traditional looking hive in metal, containing
tiny drawings borrowed from Hieronymous Bosch’s mad visions of the xvth century. (The Garden of Earthly Delights, The
Hay-Cart or The Temptation of St. Anthony and The Last Judgment).
Armless and legless men, ornithorhynchus on skates, flying fish, explosive
devices, a retreat of bodies and consciences… These images of early Christian
horror reflect our contemporary Hell. One of Bosch’s many ink drawings
presented, is his ship of fools sailing towards a staggering horizon while a
multitude of parachutes fall from the sky, echoing a sea bed of jellyfish. This
metaphor of our crazy human condition sails between two ominous threats not
knowing which wind to follow.
Thomas
Monin carves the bee’s “gold” - honey that will become a mere souvenir. It is
presented in glass jars filled with huge fake diamonds that toy with daylight.
The name of an extinct species is engraved on each jar set on a shelf.
Alternating with these are jars filled with used oil, “black gold”, with
inscriptions of the toxic components that our bodies unconsciously shelter. In
spite of himself, man, subjected to the domination of evil, appears in this
work like an unhealthy hero treated more than roughly : actors of the Nazi horror
are shown lined up like potted plants awaiting the trial of Nuremberg.
In
presenting the dark side and creating this final outburst of consciousness,
Thomas Monin in fact, stands by the side of life as long as time allows.
After
Emmanuelle Lequeux (translated from French)
Emmanuelle
Lequeux is an art critic and a journalist for Le Monde, Beaux-Arts
Magazine and O2.
Au sujet de l'exposition "Allegro vivace", article de Jonas Jacquel sur dijonscope.com sam 26 sep 09
http://www.dijonscope.com/000761-allegro-vivace
En route pour la fin !
Allegro vivace : une exposition tout en clair-obscur
Thomas Monin investit pendant quelque temps la Galerie Barnoud avec sa
thématique de l’animal et du rapport de notre société à la nature. Présentée
comme jouant à la fois sur l’ombre et la lumière, l’ensemble de cette œuvre nous
apparaît toutefois plus sombre sur le message qu’elle délivre, même si le jeu du
clair/obscur reste omniprésent...
Deux animaux symboliques : le cerf et l’abeille
Le cerf est l’un des derniers animaux sauvage de nos régions. Longtemps
considéré comme reflet du pouvoir et de l’autorité, il revêt ici la dimension
que l’on veut bien lui accorder. De même, l’abeille est l’un des témoins les
plus sensible de l’action de l’homme sur son environnement. On peut aussi lui
trouver une symbolique sociale au travers du modèle d’organisation de la ruche.
Par ici, une série de croquis dans le style des gravures des encyclopédie du
18e, se décline au fil des idées ...Par là, une ruche désaffectée, redécoré de
discrètes référence à l’artiste Jérome Bosch (fin Moyen Age). Par ici encore,
une impressionnante fourmi géante épinglée au sol (tout en tuyaux
d’arrosage!).
Vous rencontrerez aussi un cerf mutant et une intéressante galerie de
l’involution qui nous invite à réfléchir sur le sens que prend la société
actuelle. Admirez l'alternance de bocaux clairs et sombres dans lesquels se
trouvent du miel, avec le nom d’une espèce disparue à cause de l’homme, mais
également de l’huile de vidange, avec le nom d’un produit toxique qui circule
dans notre corps à cause de la pollution.
Un questionnement sur l'effondrement potentiel de la société
Quoiqu’il en soit, c’est une exposition riche et variée qui nous est
proposée. On y trouve aussi bien des dessins (magnifiques), que des sculptures
ou encore des objets réinterprétés. Des réalisations impressionnantes de par
leurs dimensions ou par leur minutie, d’un grande diversité, invitent le
spectateur à se poser des questions sur l’effondrement « potentiel »de la
société. Un lien de cause à effet dénoncé ici vis-à-vis du regard que nous
portons et au rapport que nous entretenons avec la nature ainsi que sur le rejet
par l’homme de la part d’animalité qui le caractérise.
Un phrase bien longue et compliquée mais il est difficile de résumer en
quelques mot cette exposition. Pour faire simple, nous dirons : c’est joli,
c’est bien fait et c’est intelligent, vous ne serez pas déçu!
Au sujet de l'exposition ''Allegro Vivace" Galerie Barnoud. Dijon. Octobre - novembre 2009
Article disponible sur http://www.poursortir.com/evenement/expositions/dijon/triste-butin-du-modernisme-incontr-ocirc-l-eacute-,PS840751.html
TRISTE BUTIN DU MODERNISME INCONTROLE
L'ESPACE moderne et verdoyant de la galerie
Barnoud conforte les oeuvres animalières contemporaines de Thomas Monin,
mais surtout son message de sensibilisation. D’ardent promoteur de la
nature, Thomas Monin passe en combattant de ce qui la détruit, comme il se
définit luimême. En dessins, vidéos et constructions plastiques
monumentales, le plaidoyer s’ouvre par le film d’un emblématique cerf qui
s’embrase et se consume à grand feu pour que, seuls, ses bois finalement
subsistent. Une fiction au naturel, car ils devraient brûler en premier,
un peu comme ce paradoxe de l’homme destructeur qui sait pourtant que cela
ne peut qu’aboutir à sa propre fin. À côté, un autre cerf, naturalisé,
porte quatre bois dont deux sur le dos, manifestant d’autres ravages que
sont la manipulation génétique et l’avidité du trophée. D’autant de cors
cette bête pourrait-elle s’armer qu’elle n’en périrait pas moins de cette
insidieuse recherche de consommation de tous les appétits de l’homme.
L’abeille ce monument naturel L’oeuvre vitale de l’abeille, sa
pollinisation d’un végétal à l’autre sans laquelle la nature s’éteindrait,
met en alerte Thomas Monin. D’abord, il la dessine, précisément, dans des
formats propres à son observation et postures actives qui révèlent toute
sa richesse. Ensuite, il monte un mur d’alvéoles, où les pots jaunes
portent le nom d’une espèce menacée et les pots noirs celui d’un produit
chimique fatal, et ils sont nombreux. Surtout, une sculpture haute de
trois mètres, piquée façon naturaliste d’une aiguille qui la cloue au sol,
semble ériger l’abeille en statue. C’est aussi une fontaine, en assemblage
de tuyaux dont goutte, de toute la tête, ce qu’elle pourrait butiner mais
rappelle davantage, hélas, la salive de l’agonie. Un triste butin du
modernisme incontrôlé, dénoncé en une dizaine d’oeuvres. Thomas Monin
secoue la ruche humaine. Son dard n’est que défensif pour imager celles
qui, réputées ne piquer qu’une fois, se sacrifient au combat ultime de
leur dessein travailleur ou pour leur reine tout acquise à leur avenir.
Rien d’apocalyptique, encore moins de mielleux, juste un joli coup de
patte en oeuvres d’art à la sauvagerie humaine.
Au sujet de l'exposition ''Passer la nuit'' Chapelle du Carmel. Chalon sur Saône. Avril 2009. Article paru dans ''Le Journal de Saône-et-Loire"
samedi 11 avril 2009. Art image invite Thomas Monin pour « passer la nuit
»
L'association
Art Image propose au public chalonnais jusqu'au 29 avril une
installation singulière en relecture de l'action « Conjunction » de
Marina Abramovic et Ulay. Le couple d'artistes travaille et réalise
depuis 1976 des actions où se raconte la symbiose de leur relation,
éternel sujet entre deux êtres humains. Thomas Monin aborde ce thème
au travers d'animaux naturalisés comme cette unité fusionnelle, avec
ce dalmatien dont le museau est prolongé d'une tête humaine couverte
du même pelage, accroupie face à lui. L'artiste lance un regard
pessimiste sur l'avenir de l'humanité, suscite notre réflexion, que
l'on accepte ou non ses sources de références et le message qu'il
tente de nous faire partager. La vie la mort, les frontières entre
le sauvage et le domestique, l'animalité et l'humain tels sont
quelques questions qui interpellent le spectateur. Parmi les œuvres
présentées, on peut caresser une mygale « Archival » tentaculaire,
formée de huit jambes de cheval, velues à souhait, en mouvement
(peur, excitation, fantasme ?). Juste en face et semblant
interpeller la mygale géante, trois agneaux naturalisés, extirpant
soit de la bouche soit de l'anus, un canard, un serpent ou un
corbeau « les mafias ». Un crâne électrifié, relié à un
générateur dont le voyant rouge clignote (matérialisation de la
présence divine dans une église, le défense de toucher). Reliant
tous ces éléments par sa place centrale « Mâchoires », un échiquier
de trente-deux dents posé sur un disque noir, (la dent premier os
visible et le plus long à se désagréger ?). Devant un public
clairsemé Mme Lutz présidente d'Art Image a remercié la municipalité
représentée par M. Bensaci et invité les visiteurs au pot de
l'amitié. C.D.
Au sujet de l’exposition ‘’Du crépuscule des
singes (ou l’art d’accommoder les restes)’’Centre Culturel Valery-Larbaud. Vichy. Avril-mai 2008, communiqué de presse :
www.ville-vichy.fr/assets/files/Expo-Monin.pdf�
Au sujet de l’exposition ‘’Bonassus like
America ?’’ Maison de bourgogne. Mayence. Allemagne. Septembre 2006, lecture de Günter Minas (en allemand) :
www.minas-mainz.de/html/lectures/lecture_45.htm�
A l’occasion de l’exposition ‘’De l’ampleur du mélange’’ Espace Boudeville. Dompierre s/Besbre. Mai-juin 2004 :
Article de Cécile Jouanel. Magazine Un, Deux…Quatre, arts & Cultures N° 212, 2e semestre 2004




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Transmutation Poétique
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Francesca Caruana. Mars 2004
F.Caruana est Artiste, Maître de Conférence en Arts Plastiques et sciences de l’art. U. Toulouse II le Mirail IRSCE (Institut de Recherche en Sémiotique, Communication et Education), CERASA.
Face aux œuvres de Thomas Monin, tout un aspect de l’orthodoxie esthétique est remis en cause, jusqu’aux termes mêmes d’un article qui la rendrait pourtant exigible. Il ne sera donc pas question d’analyser point par point les temps et les modes des déclinaisons plastiques rencontrées dans ce parcours artistique. Je voudrais aborder ses œuvres à la manière de la promenade mentale, jouer du ricochet qu’elles provoquent entre idée et objet, matières et sensation, entre perception et « massage », comme il le prescrit lui-même. Dès lors, comment répondre à une pratique artistique par un texte ? Comment l’approcher si ce n’est en en partageant l’enveloppe esthétique ? Autant de termes que l’intérêt pour une pratique comme celle de Thomas Monin suscite. La découverte progressive de ses pièces m’a conduite à établir une interprétation quasi métaphorique qui sert la logique esthétique à laquelle il semble lui-même aspirer : attirer le spectateur dans un jeu osmotique entre l’environnement, l’œuvre et le vivant. Dans un premier temps, la métaphore s’est limitée au niveau de l’émotion esthétique, puis elle a pris une dimension paradoxalement analytique. En effet, le crâne
Lluks, le bison Window, les sphères de dents humaines et les étoiles d’ossements
Dynamos ont représenté un appel à des ancrages partagés qu’ils soient de nature matérielle ou formelle. Les figures si arbitraires en apparence appuient leurs éléments constitutifs sur une perception du monde qui associe les opposés : le résistant et l’instable, l’absurde et le logique, l’habituel et le détourné. Les pièces entament ainsi une valse séductrice, insolite, sans but, si ce n’est celui de « masser » le spectateur selon l’expression de l’artiste. On peut avoir quelques réserves, sur cette idée de « massage » qui définit un protocole fonctionnel entre le spectateur et l’œuvre. En effet, rien n’est moins sûr que l’œuvre « agisse » à tout coup, le nombre des registres porteurs d’accès à sa signification reste inévaluable et c’est bien là que le champ demeure ouvert, que les accents plastiques, imaginaires, ou référencés du spectateur vont en augmenter les interprétations possibles, et par conséquent sa réalité. Il reste que les matériaux et sujets incriminés produisent un malaise instantané, une sorte de pathologie perceptuelle qui ne permet plus au spectateur d’attribuer sans hésitation des taches à un homme-dalmatien, de l’humanité à un cheval, des bijoux à une tête. En l’occurrence la tête dont il est question est un crâne, hors dimension, loin de toute imitation, qui paré de la sorte, s’animise royalement, jouant de la ressemblance formelle et de la dissidence ornementale comme trophée d’une guérilla entre les vivants et les morts. Enfin, plutôt qu’aux effets d’un « massage », l’œuvre invite fortement à pénétrer dans l’action du « massage », pétrir et se laisser pétrir, situation de porosité où l’objet est en acte ! Mais que dire de ce massage utopique, désiré par l’artiste, pensé comme constitutif et qui peut être repoussoir dans une certaine logique perceptive ? En effet comment vivre ce massage de l’œuvre, ou par l’œuvre, lorsque la narration de chacune d’entre elles est déjà un transport, un émoi esthétique ou sensuel du rapport entre matériaux et objets ? Est-ce qu’il ne serait pas plutôt question d’une intrication entre le spectateur et l’invention de l’artiste, j’entends par là une invitation à être le sujet, à y participer ? Précisons ici que le sujet auquel nous invite Thomas Monin n’est pas celui qu’on croit, il n’a pas l’apparence malencontreuse confondue parfois avec le thème, il n’est pas celui non plus qui immole une figure pour en substituer une autre. Ces œuvres forcent à une scénographie du sujet qui conçoit l’espace comme une saturation continue entre les objets. Les formes ne sont pas incrustées dans le monde ou des figures agrafées à un espace préexistant, mais les stases d’un processus dans lequel les relations s’établissent par cooptation : lorsque l’animal est mort, il invite à la réflexion sur l’homme, lorsque le minéral se détache, il change d’espèce, et quand la logique s’en mêle, elle mute d’un champ à l’autre, passant du formel au matériel, de l’esthétique à la vie. La continuité constitutive des formes et de l’espace place le spectateur dans un processus associatif par lequel notre vagabondage mental produit des idées adéquates ou pas, mais présentes au moment de l’événement créatif. Un crâne revêtu de bijoux peut tout aussi bien suivre la chaîne associative de la mort et de la parure que de l’os accompagné d’une chair luxueuse qui en détournerait la menace. De même, la ligature de forme opérée entre un homme et un dalmatien absout tout illogisme et rend aux possibles leur force et leur absurdité onirique. C’est dans ce contexte frôlant de vaniteuses
Vanités que T. Monin décrit les liens, inextricablement tissés entre la microbiologie et la matière dite inerte. Il pose ainsi la question de savoir si toute filiation est imaginable, si l’anatomie produit de la norme de même catégorie et si la notre-même est si implicite, si l’homme produit bien de l’humain, pendant que le détail montrerait le tout par fractalité ? Autrement dit le vivant humain reproduit-il indéfiniment le vivant humain, il semble qu’il produise du vivant et plus particulièrement du vivant esthétique. Pourrions-nous nous penser « descendant » d’une pierre ou d’une plante, avoir pour ancêtre un fruit ou une musaraigne? L’évidence même de notre système répétitif de reproduction, pensé jusque-là, en terme de ‘pureté’ et non d’hybridation, est mis à mal par TAXIS. Y aurait-il ainsi une séparation telle, qu’une nature morte existe en soi, par autogénération de matière ? Qu’une sculpture naisse de sa propre nécessité ? Qu’une installation surgisse d’un prélèvement chaotique ? La réponse plastique qui nous est proposée ravive des concordances souvent suggérées par l’irrationalité et que nous refoulons, à nos dépens. Bizarrement, cette pensée, transverse à des domaines si soigneusement balisés par la science (origine, hérédité, transmission des savoirs…) est très tôt contredite dans l’enfance, par l’imagination. Un enfant ne reproduit rien, il parcourt et laisse des traces plus ou moins rationnelles de ses perceptions. Il faut insister cependant sur le caractère « plus ou moins rationnelles » qui serait alors à comprendre comme « plus ou moins » recevables par les règles de définition des objets du monde (un crâne de bijoux surdimensionné, une fusion d’homme et chien, des bovins morts ou vifs mais manifestement déportés du monde animal…), par leurs extensions interdites, par des croisements obscènes entre formes et matières, par des indécences logiques. Les œuvres de T. Monin racontent cette dissidence qui ne reprend pas moins les sources légitimes de toute création : percer le secret d’un prolongement entre minéral et végétal, humain et animal, formel et conceptuel, spatial et temporel en usant des ruptures de filiation. Les solutions (chimiques) plastiques abondent et servent un continuum imprévisible. Mais disant cela, les couples ne s’opposent pas, ils sont des « être-là » que seul l’artiste transgresse en les mariant ou démariant inopinément. Ainsi, dans
Dédale électrique, les taureaux invités au même parcours que les spectateurs protégés d’un danger par un subterfuge qu’ils ignorent, appareillent malgré eux le vivant animal et le vivant humain dans une problématique plastique où la sculpture vivante qu’ils incarnent rappelle celle de l’Arte Povera lorsque Kounellis « expose » ses chevaux. Mais on ne peut s’arrêter là. Dès lors que le spectateur est « protégé », il plonge dans la fiction de l’œuvre. Il est spectateur participatif mais arraché à l’œuvre. La pièce se constitue l’instant d’une contribution entre l’homme et l’animal, mais se dissout aussitôt dans la répartition des univers respectifs. La culture supporte la disjonction entre la réalité animale et la dramaturgie esthétique. Le danger de l’art est convoqué dans ce labyrinthe qui, s’il évoque un Minotaure fantomatique, loin de montrer quelqu’enfermement que ce soit, renvoie davantage, semble-t-il, à l’archaïsme spatial contenu dans l’arène antique. Il y a des bords à la scène comme il y eut un cadre au tableau, et comme il y a des limites à la science. La confrontation n’a pas lieu, le labyrinthe est une figure métaphorique de l’impuissance de l’homme à évaluer ce qui le singularise. La filiation esthétique passe du coup par les fourches de la ressemblance, non pas entre nature et art mais entre art et art, et je devrais dire pour ce qui est de T. Monin entre art et création. Il va de soi que cette œuvre n’illustre pas pour elle-même, mais énonce et dénonce l’arrogance des œuvres qui n’auraient pour carte d’identité que la géographie de la subjectivité.
La vision ample et transverse que Monin a de l’art l’amène à intégrer ses œuvres qu’il nomme des « réactifs » dans le processus vital aussi bien de la survivance que du végétatif. La différence est que les œuvres ne crient pas leur appétit, mais citent l’appétit de leur créateur. On ne saurait éviter les repères représentés par Jan Fabre, Monique Friedman, icônes utiles du domaine de définition dont un Thomas Monin propose ses propres abscisses et ordonnées. Toute sa mise en scène est comprise entre une pensée collective et la « ponctualité » qu’elle opère par pincements : une histoire de l’art dont on se refusera catégoriquement à fixer l’origine, et la présence tranchante d’une œuvre qui n’oublie pas son passif, fusse-t-il intemporel.
A cela, T. Monin offre quelques résolutions : la forme est mise pour un rituel, la matière pour un organe, le sujet pour un Autre. Les leurres n’en sont pas. Ils annoncent leurs propres ambiguïtés : là où vous voyez, vous ne voyez pas ce qu’il vous semble voir, car vous en faites partie. Ces œuvres surgies par acculturation « naturelle » font une liaison dantesque entre l’archaïsme le plus essentiel de l’espèce et les manifestations hystériques du monde occidental qui conjugue et décline toutes les sortes d’appropriation. Le monde ne communique pas, les êtres et les choses ne sont pas juxtaposés comme on le croit, la communication est seulement d’origine, dans l’être-là des objets du monde et ne remplit aucun autre rôle que celui d’indiquer qu’il n’y en a pas. Là où un objet est, rien d’autre n’est possible que son épiphanie. Tout ce qui entoure une œuvre vient bâtir le cortège de ses approximations, de son mode poïétique, de sa réalité. Ainsi, les œuvres de Thomas Monin montrent la chair de ce qui n’est pas dit, un entre-deux que révèlent dans un processus continu l’univers de l’esthétique et la réalité physique des objets. Chaque œuvre se rapporte à une corporéité paradoxale où l’hybridation n’est pas celle que l’on croit, ni narrative ni formelle, mais citation d’un vide qu’il opacifie, tel le peintre qui matérialise par des pigments la transparence du verre. Mais pas de méta-langage dans la démarche de T. Monin, ni de métamorphose, il s’agit d’un « serait » permanent, d’un conditionnel de l’œuvre en collusion avec l’actualité où sa légitimité est la vie. Avec lui, la question ne se pose plus de savoir d’où l’homme est issu, il « descend » de l’art.
Francesca Caruana- mars 2004
Au sujet de l’exposition ‘’Aux aurores ex carne’’
Galerie Barnoud. Dijon. Mars-avril 2003 :
Article De Yann Popovic. Le Bien Public. Mars 2003

Au sujet de l’installation du dalmatien de ‘’TAXIS’’ à la
Chapelle de l’Hôtel Chartraire-de-Montigny. DRAC Bourgogne. Dijon. Octobre 2002 :
Article de Yann Popovic. Le Bien Public. 5 octobre 2002.

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