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Unions étroites.
Vers un art animal…
[…] Le vivant n’est
pas scénarisé. Ce
que je fais ne
relève pas de la
représentation, je
crois n’avoir jamais
cessé d’être. Ce qui
constitue ce que je
suis, alors que
j’écris ces lignes,
était auparavant,
affecté à la
constitution
d’autres formes,
vivantes et inertes.
En 1973, je suis né
d’une inaptitude à
rester dissocié. […]
Depuis très tôt, je
pratique le dessin
de manière
insatiable. […]
Peintre de 1989 à
mon entrée à l’Ecole
Nationale Supérieure
des Beaux-Arts de
Nancy en 1993, je
tente de développer
une image où
l’humain et la
matière jouent un
rôle prépondérant :
une image de la
matière humaine. Des
êtres transfigurés
se désincarnent peu
à peu pour n’être
plus réduits qu’à un
signe vertical
trouble, mince filet
de boue fertile. A
ce stade, je cesse
toute forme de
production
picturale. […]
Utilisant mon corps
comme micro
laboratoire du
monde, je réalise
les Marches à
suivre de 1995 à
1997, où j’use de
l’état second
consécutif à de
longues marches
forcées, comme
instrument de
perception
simultanée des
territoires du monde
et des territoires
du corps. Je tente
de créer un langage
universel en
essayant d’accéder à
une conscience de la
matière. Pendant une
dizaine d’heures,
lors de Marche en
Intérieur en
1995, je m’enferme
dans une petite
salle et chemine en
longeant les murs,
comme un animal dans
un enclos. Ma propre
culture m’apparait
comme un système
limitatif : je
somatise ma
sous-naturalité
chronique, ma manie
occidentale de
fragmenter
l’univers. […] Il
s’agit, pour Chen
Zhen, de « ne pas me
déranger »,
lorsque mon
professeur me
propose d’être son
assistant.
Pendant six
années, nous
allons construire et
installer ses
travaux aux quatre
coins du monde,
jusqu’en décembre
2000. Malgré ses
précautions, je suis
pourtant "dérangé",
au fil des mois, par
les collisions
culturelles du monde
globalisant, et la
fréquentation intime
et exaltante de la
pensée et de l’art
de Chen Zhen.
Pendant six
années, nous
n’inventons pas
seulement des
techniques
empiriques de
travail du bois ou
du métal, mais des
façons joyeuses de
maltraiter les
objets de rebus,
pour qu’ils révèlent
l’humain caché
derrière. Laissant
libre cours à
l’intelligence de
nos mains, nous
créons, pour les
corps, de vastes
dispositifs
enveloppants, nous
nous jouons du cœur
même de la matière
et, surtout, nous
cristallisons
l’esprit. Sans
cesse en
aller-retour entre
micro et macro,
local et global,
entre atelier et
monde, le voyage que
m’offre Chen Zhen
est une déambulation
fulgurante à travers
le vivant, un
véritable parcours
initiatique : sans
relâche, nous
invoquons la vie,
dans sa substance,
sa vibration même.
[…] Mes Marches à
suivre
s’achèvent en 1997
par le ’’miracle’’
d’un accident de
voiture. S’invente
alors une série de
choses accouchées
des éléments
naturels, une
recherche, non
seulement autour du
sens de l’activité
artistique et de
l’objet sculptural
ou de
l’installation, mais
aussi autour de
l’aptitude humaine à
la projection. Je
tente d’apprécier
l'ascendance
du contexte sur la
vie elle-même. […]
Chen Zhen et Daniel
Buren sont amis.
Daniel Buren incarne
la figure tutélaire
du travail In
Situ, tandis que
Chen Zhen, qui
préfére l’expression
site specific
installation,
emprunte au Feng
Shui, cette pratique
séculaire taoïste
vouée à l’agencement
harmonieux de
l’espace. Les
affinités électives
de ces deux hommes
libres, résistants
humanistes, et leurs
visions
complémentaires de
l’art fait pour son
contexte, en
fonction de
celui-ci,
m’influencent
grandement.
Cependant, si
j’admire infiniment
la puissance du
travail de ces deux
géants, je reste
longtemps dans
l’impossibilité de
définir ce qui
m’empêche d’adhérer
pleinement à leurs
pratiques
respectives de l’In
situ. […] Enfin,
j’en arrive à
comprendre que le
champ du travail de
Daniel Buren ne
concerne que la
civilisation
humaine, et non
l’ensemble du monde
vivant, dans la
contemporanéité de
ses processus de
survie. De fait, la
question de
l’animalité humaine
est quasi absente de
son œuvre. Par
conséquent, Buren ne
peut concevoir les
liens entre systèmes
biologiques et
processus culturels,
qu’il décrypte
pourtant tout au
long de son œuvre.
[…] L’œuvre de Chen
Zhen est plus
concernée par des
échelles du vivant.
Chez Chen Zhen, qui
est atteint par la
maladie, le vivant
est en conflit avec
lui-même. Mais selon
lui, le monde a la
capacité de se
soigner, d’être sa
propre thérapie.
Chen Zhen voit dans
l’effervescence des
échanges culturels
liés à la
globalisation, le
chemin qui mène à la
construction de la
coexistence
pacifique des
peuples. Dans son
œuvre, l’animalité
apparaît comme
représentation
symbolique des
échanges humains.
Dans l’installation
Prayer Wheel –
’’Money makes the
mare go’’, par
exemple, Chen Zhen
fait sienne une
maxime bouddhiste
afin de porter un
regard ironique sur
la cupidité humaine,
qui fait de la
course à l’argent,
une nouvelle
religion mondiale.
La figure humaine
est, ici, comparée à
la figure animale,
via un regard
dépréciatif. Chen
Zhen se moque de
l’homme en le
comparant à
l’animal, mais si la
question de
l’identité traverse
toute son œuvre, il
n’est pas question
de s’identifier à
l’animal, ou
d’assumer sa propre
animalité. Au
contraire, il s’agit
plutôt de s’en
extraire, car
l’animal, vu par
Chen Zhen, ne peut
être qu’au service
de l’homme. D’une
certaine façon,
l’animal incarne
l’état
d’asservissement :
l’homme asservi est
réduit au stade
animal. On peut
d’ailleurs remarquer
que si l’organisme
vivant est souvent
cité dans son œuvre,
il s’agit toujours,
plus ou moins
métaphoriquement, du
vivant humain. Et si
le rêve de paix de
Chen Zhen est
louable, il ne
s’agit d’un rêve de
coexistence
pacifique qu’entre
les peuples humains.
[…] Ni la vision de
Chen Zhen, ni la
vision de Daniel
Buren, si
respectables
soient-elles,
n’intègre la
nécessité impérieuse
actuelle de soutenir
un contre-feu face à
ce qui semble aller
contre la
perpétuation de la
vie et qui ruine la
multiplicité des
formes du vivant.
Leurs œuvres
respectives restent
ainsi dans le giron
d’un héritage
anthropocentriste,
où la nature
« environne »
l’humain, asservie
par celui-ci. A mes
yeux, Daniel Buren
et Chen Zhen, bien
que grands
humanistes,
perpétuent,
paradoxalement, la
tragédie
contemporaine du
vivant, y compris
celle de l’humain.
[…] Dès lors, je
tente de
m’affranchir des
conceptions
directement ou
indirectement
anthropocentrées de
l’activité
artistique, car il
me paraît
inconcevable de
poursuivre, en tant
qu’artiste,
l’entreprise de
destruction, même
indirecte, du
vivant. […]
J’emprunte au
vocabulaire de la
chimie, je créé des
"réactifs", avec
lesquels je tente
des expériences de
"courts-circuits’’.
Je les insère dans
différents
contextes, comme des
révélateurs de ce
qui anime
profondément ces
contextes. J’essaie
d’appréhender les
fonctionnements des
politiques
culturelles, dont
j’interroge les
tenants et les
aboutissants. Je
tente de contrer les
instrumentalisations
de mon art. Soucieux
de préserver mon
autonomie et mon
indépendance, je
considère le mythe
du Cheval de Troie
comme un véhicule de
résistance. L’acte
de conscience
devient ma première
démarche de
résistance active.
Vous ne voyez pas
ce qu’il vous semble
voir car vous en
faites partie (…)
écrit Francesca
Caruana, à propos de
mes travaux. Loin
d’un art
cosmétique qui
s’enroule autour de
lui-même, j’invite
le visiteur dans
l’impulsion
biologique. Je lui
offre des
dispositifs
enveloppants, qui
proposent une
expérience du
vivant, foudroyante
et stimulante. C’est
qu’il s’agit, avant
tout, de ne pas
concevoir l’humanité
comme une maladie
incurable de la
matière vivante.
J’invente un art de
la survie animale,
qui sécrète des
dispositifs
convergents vers
l'acceptation
de l'animalité dans
tous ses lieux de
déploiement, y
compris dans la
conscience
elle-même. Ebloui
par la symbiose, je
vise désormais ce
point d'association
entre ces organismes
qui ne peuvent vivre
les uns sans les
autres, chacun d'eux
tirant bénéfice de
cette association.
J’adopte alors le
concept d’union
étroite, pour
définir le but de
mes recherches. L’union
étroite invite à
l'exploration des
rapports intimes que
nous entretenons
avec la matière
vivante, et s’essaye
au massage simultané
du corps et de la
pensée. […]
TM
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