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                                                                                              Thomas Monin

              Artiste représenté par la galerie Barnoud à Dijon. France 

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               -     Entretien avec Sandra Julien. Mai 2004

               -     Entretien avec Danièle Yvergniaux. Avril 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

Entretien avec Sandra Julien, coordinatrice de la résidence d’artistes de Dompierre s/Besbre à propos de l’exposition De l’ampleur du mélange. Publié dans l’ouvrage De l’ampleur du mélange, Thomas Monin. 1,2…4 Editions. Mai 2004 :

 

Qu’attends-tu de cette résidence à Dompierre s/Besbre ?

Permets-moi avant tout de te remercier, toi Sandra, et tous les gens qui auront permis cette aventure. Une résidence est une chance extraordinaire, pour un artiste, de pouvoir approfondir son travail en situation d’immersion dans un milieu donné. L’expérience de résidence, que j’ai déjà pu testé au Centre d’Art Contemporain de Pougues-Les-Eaux (58) en 2002, provoque d’abord des rencontres très enrichissantes, et favorise l’émancipation et la diffusion du travail. De plus grâce à la résidence, c’est le cas à Dompierre s/Besbre, un public de « non initiés » est sensibilisé à l’art ou plutôt à une œuvre, puisque je ne saurais assumer l’art dans son ensemble évidemment. La bonne santé d’une société se voit à la richesse de sa culture et de son art en général. L’art dépasse la question des clivages politiques, à l’instar de l’écologie, par exemple, et peut constituer un espace critique. Tout en ayant conscience des limites de mon activité, mais aussi conscience de ma responsabilité d’humain, je tente de constituer une zone fertile. Je sais que la vie peut être courte. Elle est précieuse. J’ai l’ambition de la laisser s’épanouir.

 

Tu te dis sculpteur. Quel sens accordes-tu à ce terme ?

J’ai en partie répondu à cette question lors d’un entretien avec Danièle Yvergniaux, à l’occasion de l’exposition ANIMAGUS au Centre d’Art Contemporain de Pougues-Les Eaux au printemps 2002. Cette exposition interrogeait les rapports humain-animal (extrait du journal ANIMAGUS, © Danièle Yvergniaux, les artistes, avril 2002) :

(…) La science montre que le corps et la pensée sont indissociables. La forme du vivant est la figure d’équilibre d’un conflit sous-jacent entre inné et acquis. Pourtant, de même que la médecine occidentale a tendance à séparer, pour le cas notamment de l’ablation d’un organe défectueux, (ce qui est impensable dans la médecine traditionnelle chinoise par exemple), la pensée occidentale a me semble-t-il, tendance à séparer la pensée et le corps. Je considère l’acte de fabrication d’un projet comme faisant partie intégrante du travail. Je prolonge actuellement des actions réalisées de 1995 à 1997 qui avaient toutes en commun l’acte de marcher. J’utilisais alors l’état second consécutif à de longues marches forcées, comme instrument de perception à la fois du paysage et de mes territoires corporels, pour tenter d’arriver à une conscience de la matière. Aujourd’hui j’aimerais que mes travaux soient comme des massages destinés autant au corps qu’à la pensée.

Si la vie est entièrement le résultat de la physique et de la chimie à l’intérieur et entre les cellules alors toutes les activités vivantes peuvent être lues par le biais de la chimie organique, y compris l’activité culturelle. La sociobiologie doit cependant considérer simultanément une vision culturelle du vivant, sinon toutes les dérives sont possibles (eugénisme…). Toute considération dépend de la position qu’on choisit d’adopter entre micro et macro : la métaphore me permet de créer des « réactifs » destinés à concevoir les liens entre les mécanismes biologiques et les processus culturels. La nature se constitue à l’image de formes élémentaires (polygones réguliers, cercles…) au sein d’une conjugaison de la matière et du mouvement, d’où les analogies de formes observées dans la nature, des aspects de l’univers aux produits de la pensée. A l’instar de toutes les activités humaines créatrices, l’art contribue au modelage de la société. J’ai le besoin de changer le statut du corps physique, mental et social que j’habite et que je suis, besoin d’agir en vue du changement de la société dont je suis. Le cheval de Troie, mythe fondateur de notre civilisation est symbolique du désir d’émancipation de l’espèce humaine : Non pas une destruction mais une révolution, un changement de statut de la ville de Troie. Je le lis comme une métaphore de l’inoculation du virus : une entité du corps grec pénètre délibérément la paroi protectrice et « pond » son œuf à l’intérieur du corps troyen. Le virus est inoculé. Le choc frontal est évité. La ruse permet de se fondre dans plutôt que lutter contre. La guerre de Troie était une guerre de territoire. Quel espace nous reste-t-il aujourd’hui pour nous épanouir, alors que des schémas de pensée nous sont imposés, comme autant de conditionnements vers l’acte d’achat. Les artifices de propagande économiques parasitent nos « façon d’être » dès l’enfance. A chacune de nos attitudes correspondent désormais des gammes de produits adaptés. L’émancipation espérée pendant la révolution industrielle a-t-elle été remplacée par la mélancolie ? Les relations humaines sont-elles encore directement vécues ou bien désormais diluées dans leurs représentations spectaculaires ? Très « normalement », progressivement, les micro fascismes individuels exercent une pression sur toute activité qui ne relève pas de la culture de masse. Mais si l’espace critique disparaît, c’est l’ensemble de la vie terrestre qui est menacé. Il me semble que l’acte de conscience est la première démarche de résistance active. J’espère, dans ce que je fais, inventer des dispositifs susceptibles de créer des situations de contre feux fertiles, face à l’imagerie tueuse de la propagande économique. (…)

Je considère l’activité artistique comme une « nécessité fugitive » intégrée au fonctionnement de la société. Une œuvre jouera un rôle infime auprès de quelqu’un qui s’y reconnaîtra, comme on se reconnaît parfois dans un film ou dans un livre. En ce sens je crois au rôle de l’art dans le jeu social, non pas en tant que faire-valoir politique, cota culturel, ou source de revenus commerciaux, mais au sens d’élément fondamental. L’art est un produit de la richesse du lien entre les gens. Chaque rencontre est peut-être une réponse (Azouz Begag). Insensiblement, la société se modèle de la somme des activités individuelles et des liens entre les individus, voilà pour moi aujourd’hui le sens de l’activité de sculpteur : ma participation microscopique au modelage de la société.

 

Qu’est-ce qui permet d’identifier ton travail ? Qu’est-ce qui permet de t’identifier dans ton travail ? Comment s’articule ta réflexion et ta production ? Y a-t-il des liens entre tes différents travaux ? Tu sembles accorder beaucoup d’importance tant à la conception d’un projet qu’à sa réalisation, pourquoi ? Ton œuvre semble très préparée, n’accordes-tu aucune place à la spontanéité ?

Mon travail est autant rationnel qu’instinctif. Sans doute, du point de vue de la psychanalyse, tout permet de m’y identifier, bien sûr, tout est là ! Mais mon intimité n’intéresse personne. C’est le processus d’universalisation de celle-ci qui importe. Au fond, les phases de réflexion et les phases de production sont des moments d’un même temps de vie : assimilation, conversion, sécrétion. Les outils employés d’une phase à l’autre, changent naturellement. Je ne crois cependant pas savoir me servir d’un seul outil correctement, c’est-à-dire selon le sens commun. Mon apprentissage s’est fait de manière empirique. Chaque résolution est un petit miracle, un accomplissement. Lorsque je n’ai pas la compétence requise pour un travail particulier, j’aime faire appel à des gens compétents, je suis très admiratif de l’activité artisanale, qui implique un savoir-faire valorisant pour la personne humaine. Quand j’étais assistant de Chen Zhen, nous nous passionnions entre autre, pour le processus de réalisation matérielle de ses œuvres. La fabrication était aussi fascinante pour moi que la fréquentation intime de sa pensée. Chen me laissait une part d’initiative au sein de son travail, et je me suis beaucoup enrichi de cette expérience d’immersion dans l’univers de cet être étonnant. Comme lui, j’aime la notion d’ « intelligence de la main » qui implique une confrontation particulière avec la matière, la prise de conscience de soi en tant que matière. Au travers d’une lecture occidentale qui m’est propre, mon travail est une quête arborescente de réconciliation entre esprit et corps.

Si on considère le processus culturel qui nous baigne, on peut y voir autant un moyen d’épanouissement individuel qu’un système d’entrave à l’épanouissement des individus. J’essaye au sein de mon travail (l’expérience auprès de Chen Zhen m’a beaucoup aidé à cela) de prendre du recul par rapport à ma propre culture afin de tenter d’en avoir un regard objectif pour idéalement, m’en affranchir et la dépasser. On peut bien sûr s’épanouir à l’intérieur des cultures existantes mais on peut aussi y subir une limitation. C’est ce que je ressens pour ma part. Un acte d’innovation est sans doute très lié à l’affranchissement culturel : mécaniquement assimilé par la culture dès lors qu’il existe, dans le fragment de son temps, celui-ci aura permis la poursuite de l’espèce.

Mais il est probable que la société actuelle aie désormais besoin de vide après avoir frénétiquement (voire de manière névrotique) rempli tous les territoires qui s’offraient. Si un travail de sculpture produit par définition des objets qui occupent l’espace physique, j’espère créer via ces objets des espaces intermédiaires vides, lieux de massage pour le corps et l’esprit, des espaces de vie. Certains de nos systèmes impliquent la misère. Cette misère appauvrit le lien social et mène vers l’impasse.

Mon travail consiste à tenter d’assumer mon animalité. Je pense que l’acte de conscience, comme l’amour, consiste en une intensification de notre animalité, ce qui rompt avec la pensée courante qui focalise sur l’idée de couper court avec elle. Assumer l’animalité humaine, c’est peut-être s’approcher d’une objectivité, qui pourrait nous permettre de reconsidérer la place de l’humain dans l’univers.

 

Quelle est pour toi la fonction d’une œuvre ?

Une œuvre est un moyen d’accéder à ce auquel on n’avais pas encore eu accès, des choses de soi-même, de l’autre, de l’univers…

 

Tu considères tes œuvres comme des « réactifs », pour l’exposition De l’ampleur du Mélange, sollicites-tu une réaction particulière du spectateur ? Comment doit-on regarder cette œuvre ? Constitue-t-elle une nouvelle orientation dans ton travail ?

Ce n’est pas du tout mon but de solliciter une réaction particulière du spectateur, ce qui équivaudrait à une forme de manipulation. Je considère plutôt mon travail comme une proposition, comme on peut proposer deux éléments l’un à l’autre, et voir s’ils se mélangent : l’art offre un territoire d’observation de l’étendue des possibilités d’alchimie, de l’ampleur du mélange.

Des bateaux sont suspendus chaotiquement dans un espace donné. Chacun d’eux est intégralement couvert d’un quadrillage noir et blanc comme un échiquier. Chacun des bateaux porte plusieurs centaines de pièces de jeux d’échecs comme autant de petites cornes qui pointent vers l’extérieur. Sur le sol, l’ombre projetée de chacun est matérialisée à l’aide d’une flaque d’huile de vidange noire.

Cette installation se donne à voir avec un vocabulaire propre où les éléments communiquent entre eux de manière complémentaire. A l’horizontalité des plans noirs au niveau du sol, répond la suspension des objets et la suggestion de plans verticaux de couleur blanche, voilures imaginaires des bateaux, légères comme l’air, la respiration. Une couleur au-delà, une espèce d’idéal. Rien… En bas, le matériau est lourd. Ces nappes de pollution réfléchissent la lumière et l’image du niveau supérieur comme la surface d’une eau noire et profonde, comme un miroir sans fin. Surfaces courbes et planes s’ajustent entre elles dans une géométrie organique. Le bateau apparaît peut-être enfin dans sa vraie nature, celle du vêtement, celle de la sécrétion du corps et de la pensée humaine confrontée à l’élément eau. L’humain-mollusque aura sécrété sa coquille et la constance de sa forme comme une figure d’équilibre des conflits sous-jacents des matières vivantes en présence. Sur le galbe des coques, des centaines de carrés noirs et blancs figurent un champ de bataille, comme celui du combat biologique. Cette barbe veloutée sera peut-être de la moisissure, elle sera en tout cas l’expression du combat entre ceux qui s’opposent, le bas et le haut, le noir et le blanc. Combat constamment livré au creux de nos corps entre inné et acquis, esprit et corps. Les choses s’imposent d’autant plus qu’elles sont déterritorialisées. La violence du contraste s’impose dès lors comme un ready-made. Qui connaît la pratique du jeu d’échecs admettra sans doute qu’elle put captiver l’inventeur de l’art conceptuel au point qu’il abandonna sa carrière d’artiste-pape. Les apparences sont trompeuses dès lors qu’elles sont sauvées. Le sport international consiste à travailler les façades, les avants sont souvent promus, les arrières souvent oubliés. Oublié surtout le fait que nous ne sommes que de passage, véhicules impliqués dans l’espace et dans le temps de nos vies, lancés à vive allure sur la poursuite de l’espèce. Le contraste s’ancre en nous au fond de nos yeux. Le phénomène de la persistance rétinienne nous permettra de capter les lumières de nos rêves électriques. C’est ce que nous sommes qui nous fait percevoir notre physiologie, notre biologie, notre animalité... Entre autre, notre mélange nous a permis de passer du silex taillé à l’envoi de sonde sur Mars, c’est dire si nous progressons…

Ici deux territoires opposés s’affrontent. Ici un milieu subit la simultanéité des extrêmes entre lesquels il se trouve. Les choses peuvent être considérées d’une infinité de points de vue. Il n’y a pas d’objectivité.

La boule à cornes, sera autant représentation du virus dans l’imagerie populaire, que représentation unitaire de la pensée (le neurone). Elle pourra aussi être l’archétype de la sculpture, objet autour duquel on peut tourner dans tous les sens, et dans tous les sens capable d’interaction avec l’extérieur (La sculpture n’est pas seulement la chose dans laquelle on se cogne en reculant pour observer la peinture !).

Nous sommes matière, et nous sommes énergie. Energie et matière sont une même chose. L’une, la matière est extraordinairement concentrée, et l’autre, l’énergie est extraordinairement diffuse. Alors disons que nos matières énergétiques se mélangent comme se mélangent les cultures à l’heure de la globalisation, ou plutôt comme elles se combattent dans des malentendus éternels. Désastre de l’uniformisation du temps planétaire. Cauchemar d’une humanité entière à la même heure, où rencontres et mélange seront rendus impossibles : on esthétisera la mort, et ce sera l’art plastique, la machine à décerveler. Des peuples, des individus combattront entre eux. Comme X et Y. L’inné apparaîtra dès l’acquis. Mélange génétique. Et l’inné s’en ira roter l’acquis. Et les femmes laisseront aux hommes l’illusion qu’ils détiennent un certain pouvoir. Deux êtres aux temps différents règleront leurs montres. Deux horloges côte à côte parviendront peut-être à s’accorder, exactement à la même heure. Disons que pour l’occasion il fera beau, ce sera le printemps, les oiseaux… les parterres de fleurs colorées…

Certains inventeront l’art de la survie. Noir et blanc seront complémentaires et non plus contraires, comme le jour et la nuit, comme l’être et le non-être, le gris et la couleur…

 

 

 

 

 

Entretient avec Danièle Yvergniaux, directrice du centre d’art contemporain de Pougues-Les-Eaux (58), à l’occasion de l’exposition ANIMAGUS. 10 avril - 22 juin 2002. (entretient publié dans ANIMAGUS, journal de l’exposition, Copyright Danièle Yvergniaux, les artistes, avril 2002) :

 

1.  Tu inscris en exergue de ton travail la phrase : « Il n’y a pas de relations sociales, il n’y a que des réactions chimiques ». Il y a effectivement aujourd’hui des artistes qui travaillent vraiment avec la chimie et la biologie, directement sur le vivant. Pourquoi choisis-tu plutôt une approche de sculpteur, dans une certaine tradition formelle ?

Avant tout, je te remercie pour la possibilité que tu me donnes de réaliser certains de mes projets et de m’exprimer à propos de mon travail.

Un point de vue biologique ne peut se départir de son contexte social et culturel, aussi j’ai aujourd’hui abandonné la formule « Il n’y a pas de relations sociales, il n’y a que des réactions chimiques », au profit d’une citation d’un livre de Boyce Rensberger. Au cœur de la vie. Où s’exprime Tom Pollard, biologiste cellulaire, et directeur de l’institut Salk de La Jola. USA : « La vie est entièrement le résultat de la physique et de la chimie à l’intérieur et entre les cellules. Je me demande si le grand public est préparé à accepter cela. »

La science montre que le corps et la pensée sont indissociables. La forme du vivant est la figure d’équilibre d’un conflit sous-jacent entre inné et acquis. Pourtant, de même que la médecine occidentale a tendance à séparer, pour le cas, notamment, de l’ablation d’un organe défectueux, (ce qui est impensable dans la médecine traditionnelle chinoise par exemple), la pensée occidentale a, me semble-t-il tendance à séparer la pensée et le corps.

Je considère l’acte de fabrication d’un projet comme faisant partie intégrante du travail. Je prolonge actuellement des actions réalisées de 1995 à 1997 qui avaient toutes en commun l’acte de marcher. J’utilisais alors l’état second consécutif à de longues marches forcées, comme instrument de perception à la fois du paysage et de mes territoires corporels, pour tenter d’arriver à une conscience de la matière. Aujourd’hui j’aimerai que mes travaux soient comme des massages destinés autant au corps qu’à la pensée.

Si la vie est entièrement le résultat de la physique et de la chimie à l’intérieur et entre les cellules alors toutes les activités vivantes peuvent être lues par le biais de la chimie organique, y compris l’activité culturelle. La sociobiologie doit cependant considérer simultanément une vision culturelle du vivant, sinon toutes les dérives sont possibles (eugénisme…).

Toute considération dépend de la position qu’on choisit d’adopter entre micro et macro : la métaphore me permet de créer des « réactifs » destinés à concevoir les liens entre les mécanismes biologiques et les processus culturels. La nature se constitue à l’image de formes élémentaires (polygones réguliers, cercles…) au sein d’une conjugaison de la matière et du mouvement, d’où les analogies de formes observées dans la nature, des aspects de l’univers aux produits de la pensée. A l’instar de toutes les activités humaines créatrices, l’art contribue au modelage de la société. J’ai le besoin de changer le statut du corps physique, mentale et sociale que j’habite et que je suis, besoin d’agir en vue du changement de la société dont je suis.

Le cheval de Troie, mythe fondateur de notre civilisation est symbolique du désir d’émancipation de l’espèce humaine : Non pas une destruction mais une révolution, un changement de statut de la ville de Troie. Je le lis comme une métaphore de l’inoculation du virus : une entité du corps grec pénètre délibérément la paroi protectrice et « pond » son œuf à l’intérieur du corps troyen. Le virus est inoculé. Le choc frontal est évité. La ruse permet de se fondre dans plutôt que lutter contre.

La guerre de Troie était une guerre de territoire. Quel espace nous reste-t-il aujourd’hui pour nous épanouir, alors que des schémas de pensée nous sont imposés, comme autant de conditionnements vers l’acte d’achat. Les artifices de propagande économiques parasitent nos « façon d’être » dès l’enfance. A chacune de nos attitudes correspondent désormais des gammes de produits adaptés. L’émancipation espérée pendant la révolution industrielle a-t-elle été remplacée par la mélancolie ? Les relations humaines sont-elles encore directement vécues ou bien désormais diluées dans leurs représentations spectaculaires ? Très « normalement », progressivement, les micro fascismes individuels exercent une pression sur toute activité qui ne relève pas de la culture de masse. Mais si l’espace critique disparaît, c’est l’ensemble de la vie terrestre qui est menacé. Il me semble que l’acte de conscience est la première démarche de résistance active. J’espère, dans ce que je fais, inventer des dispositifs susceptibles de créer des situations de contre feux fertiles, face à l’imagerie tueuse de la propagande économique.

 

2.  La pièce « TAXIS » que tu vas réaliser pour Animagus, est l’un de tes projets qui te tient le plus à cœur, et que tu cherches à réaliser depuis longtemps. Qu’est-ce qui te semble essentiel dans cette pièce, quelle place a-t-elle dans ton travail et dans ta démarche ?

J’essaye par ce projet, d’explorer les mécanismes biologiques inhérents aux fonctionnements de la culture, et en particulier le phénomène d’influence entre les êtres vivants.

Le titre a un double sens : C’est d’abord un Véhicule qui sert au déplacement, au changement de territoire, au voyage. C’est aussi un arrangement. Arrangement de la peau pour le travail de taxiderm(Taxis, c’est l’arrangement en grec, et Derma, la peau). C’est aussi l’évocation d’arrangements, on va le voir, entre des concepts, ou entre des êtres vivants.

La taxidermie implique un savoir faire artisanal. J’entends par artisanal, l’activité valorisante pour la personne, à l’heure où beaucoup d’activité professionnelles sont asservissantes. Technique de sculpture (à l’instar du travail du marbre ou du modelage en terre), la taxidermie de par sa nature même, implique des questionnements métaphysiques. Projections d’un désir d’immortalité, les objets-animaux empaillés, dans des positions alertes mais figées, posent un problème car ils sont aux limites de l’entendement humain. La taxidermie est proche de l’hyperréalisme, dans son émouvante et vaine besogne (voir la série des cimetières du peintre Jean-Olivier Hucleux).

TAXIS est un travail radical sur la forme des animaux en présence. Il est sans doute utile de préciser ici que le travail a été réalisé par un taxidermiste, que les interventions ont été faites sur des peaux tannées, que les animaux n’ont pas été abattus pour ce travail. Sans doute utile de préciser dans la foulée qu’aucun être humain n’aura subi non plus un tel sort :

Un cheval est naturalisé. Une forme humaine est insérée sous la peau de l’animal, elle apparaît comme une excroissance de celui-ci. Assise au garrot, dans la position d’un motard, elle enserre le coup de ses bras. La tête humaine n’est pas visible, elle disparaît dans la tête du cheval au niveau du cerveau de celui-ci. La crinière court sur le sommet de la tête du cheval jusque dans le dos de la silhouette humaine. Les pattes sont supprimées mais ne laisse cependant pas de sensation de moignon. L’objet est suspendu par un câble. Semble planer au-dessus du sol. Un dalmatien est naturalisé. L’animal est en position assise et repose sur le sol à proximité du cheval. Une silhouette humaine couverte du même pelage est accroupi face à lui, elle prolonge le corps de celui-ci : la tête humaine se confond avec la tête du chien par la gueule. La connexion des deux êtres forme un objet homogène.

On dit du chien qu’il est le « meilleur ami de l’homme ». On sait la place qu’occupe le chien dans les pays occidentaux. L’animal domestique relève cependant d’un fonctionnement pervers de la société : Les lieux de convivialité étant rares, l’animal de compagnie pâlie à la difficulté d’avoir des contacts humains. La domestication des animaux est peut-être motivée par l’image qu’elle renvoie d’un pouvoir sur la vie.Le chien est souvent associé à la mort dans des symboliques très complexes (Anubis ou Cerbère). Il est sensé guider l’homme dans la mort après avoir été son compagnon dans la vie. Ses similitudes avec le loup en font un symbole de transition (« entre chien et loup »), souvent présent dans les rites de passage de nombreuses cultures. La robe du dalmatien faite de tâches noires sur fond blanc neige, est un des plus fort signal visuel possible. Les 101 dalmatiens ont happé plusieurs générations. Le dalmatien est capable de grande endurance. Pour cela, il a été utilisé ces derniers siècles comme chien de chasse ou gardien de coche en raison de sa particulière bonne entente avec les chevaux.

Le cheval est à la fois porteur de vie et de mort. Les psychanalystes par exemple ont fait du cheval le symbole du psychisme inconscient. Tantôt bénéfique, tantôt maléfique, il évoque les relations entre psychisme et mental. Il est souvent opposé au dragon dans une sorte de lutte entre le bien et le mal. Si le chien est le « plus grand ami de l’homme », on dit du cheval qu’il en est sa « plus belle conquête ». Invention comparable à celle du feu, le cheval a été utilisé comme monture. L’homme a pu alors, non seulement labourer, se déplacer plus facilement, mais surtout, imprimer des dominations grâce à la vitesse, développer politiquement de nombreuses sociétés. L’histoire humaine est indissociable du cheval jusqu’au XIXe siècle. Dès lors que la révolution industrielle apparaît, le contact avec la nature est rompu au profit de la machine. Le cheval de TAXIS ne touche plus le sol.

TAXIS évoque malgré tout, une symbiose entre trois animaux. G. Deleuze & C. Parnet. Dialogues : Devenir, ce n’est jamais imiter, ni faire comme, ni se conforter à un modèle, fut-il de justice ou de vérité. Il n’y a pas un terme dont on part, ni un auquel on arrive ou auquel on doit arriver. Pas non plus deux termes qui s’échangent. La question « qu’est-ce que tu deviens ? » est particulièrement stupide. Car à mesure que quelqu’un devient, ce qu’il devient change autant que lui-même. Les devenirs ne sont pas des phénomènes d’imitation, ni d’assimilation mais de double capture, d’évolution non parallèle, de noce entre deux règnes. (…) La guêpe et l’orchidée donnent l’exemple. L’orchidée a l’aire de former une image de guêpe, mais en fait il y a un devenir guêpe, une double capture puisque « ce que » chacun devient ne change pas moins que « celui qui » devient. La guêpe devient partie de l’appareil de reproduction de l’orchidée, en même temps que l’orchidée devient organe sexuel pour la guêpe. Un seul et même devenir, un seul bloc de devenir, ou, comme dit Rémy Chauvin, une évolution a-parallèle de deux êtres qui n’ont absolument rien à voir l’un avec l’autre. Il y a des devenirs animaux de l’homme qui ne consiste pas à faire le chien ou le chat, puisque l’animal et l’homme ne s’y rencontrent que sur le parcours d’une commune déterritorialisation, mais dissymétrique (…)

Ce concept de devenir décrit par Deleuze me permet d’envisager des rapports de complémentarité possibles entre les espèces vivantes, et d’imaginer les flux migratoires de la pensée et les mouvements culturels vers une mondialisation « humaine ». Si des êtres vivants aussi différents qu’un insecte et qu’une fleur peuvent ainsi fusionner, les peuples humains peuvent évidemment s’enrichir culturellement au contact les uns des autres, plutôt que de subir un nivellement appauvrissant, globalisant.

Mon expérience personnelle, m’a conduit à être l’élève et l’assistant de Chen Zhen, artiste franco-chinois, de 1995 jusqu’à son décès en décembre 2000. Je souhaite lui rendre hommage ici. Depuis plusieurs années, il s’était immergé avec sa femme et son fils dans la culture occidentale. Son travail était entre autre, basé sur les problèmes posés par la confrontation des deux cultures. Au contact de Chen Zhen, j’ai pu découvrir une petite partie de la richesse de la culture chinoise et expérimenter insensiblement le devenir chinois d’un occidental.

TAXIS pose la question crue de la survie de l’espèce humaine, par l’écoute des principes de fonctionnement de la matière vivante, par l’enrichissement mutuel interculturel, par l’acceptation de ses propres devenirs animaux. La propagation du projet dans son ensemble, de sa présente communication à sa mise en œuvre, de l’achèvement de sa fabrication à son exposition, tout cela est un « réactif » en action. Je souhaite que ce « réactif » sollicite et masse les profondeurs viscérales de nos êtres.

 

3.« Une étendue de la mémoire » est une deuxième sculpture en cours de réalisation à Pougues-Les-Eaux. Elle présente un caractère très « brut », avec des matériaux issus du monde animal : cornes, coquillages. Pourtant, elle se réfère à une image très médiatisée, la fameuse « langue » des Rolling Stones. Que cherches-tu à susciter chez le spectateur ?

Une étendue de la mémoire est une représentation de langue humaine d’environ deux mètres de hauteur, qui semble sortir du mur. L’organe dont la forme et la couleur sont à peu près respectés, est entièrement réalisée en coquillages. Des bois et cornes d’animaux divers semblent jaillir en tout sens de l’objet. Le titre fait référence au terme informatique Extended Memory qui désigne la quantité d’information stockée par la machine. A la différence près du pronom Une : il s’agit d’une possibilité d’étendue de la mémoire.

Nos souvenirs sont captés par les organes sensoriels de notre corps. Plusieurs centaines de milliard de neurones, chacun reliés par des synapses nous permettent de percevoir, de construire nos souvenirs, mais aussi de savoir, de croire, de décider et d’agir.

La surface supérieure de notre langue est couverte de 3000 à 4000 papilles. La pointe de la langue serait sensible aux saveurs sucrées et salées, les côtés aux saveurs acides et l’arrière à l’amertume. Des influx nerveux communiquent les informations gustatives vers le cerveaux. L’univers gustatif (à l’instar de l’olfactif) a un pouvoir évocateur particulièrement puissant : On connaît l’épisode de la « madeleine » de Proust, gâteau dont le goût réveille chez l’écrivain une cascade de souvenirs d’enfance jusqu’alors enfouis.

La langue sert à la fois à la dégustation, à la déglutition, et à la parole. C’est grâce à des symboles vocaux que les membres d’un groupe social s’expriment, communiquent et agissent. Une langue est hybride, en constante évolution. La langue est une part de la culture autant qu’elle a la fonction de transmettre cette culture.

Une étendue de la mémoire est sensé aider à concevoir les fonctionnements intimes de la matière vivante, les liens existants entre les mécanismes biologiques liés à la mémoire et les processus culturels. Des éléments des deux ou trois dernières décennies de l’histoire contemporaine s’assemblent ici les uns aux autres pour former une sorte de rond-point. Détourné dans les années quatre-vingt par l’imagerie de la lutte contre le Sida, le logo des Rolling Stones, cette stylisation de langue tirée, à la fois marque de révolte sociale et invitation au baiser, fut augmentée de pointes roses. L’expression de révolte exprimée par le logo initial subissait du même coup la menace du virus.

Les matériaux que j’emploie ici évoquent une diversité de possibilité. Si la forme est la figure d’équilibre d’un conflit sous-jacent, les variations de forme des protections calcaires revoient vers l’intérieur. Comme la corne pointe vers l’extérieur, elle tend vers le contact avec l’autre chose, vers la pénétration de cet autre chose, vers sa révolution. Une étendue de la mémoire évoque la complexité de ce tout que nous formons, ce système global que nous sommes et dont nous sommes.

 

4.   La troisième pièce prévue pour Animagus fait intervenir des animaux vivants (des taureaux) en extérieur. Est-ce encore pour toi de la sculpture ?

Le terme de sculpture doit pouvoir se modeler, et qualifier jusqu’à une situation. Mais, au fond, je pense que la classification d’un travail, comme appartenant à une activité ou une autre du champ de l’art, n’a qu’une importance relative.

Un labyrinthe circulaire de 100 mètres de diamètre est installé sur une prairie. Le labyrinthe, fait de clôture électrique abrite un couple de taureaux. Les animaux bénéficient des soins qui leur sont ordinairement donnés : Point d’eau, complément alimentaire (foin, granulés), zone ombragée… Cinq entrées du labyrinthe permettent au public d’y pénétrer et d’évoluer dans des couloir de 5 mètres de largeur. Une seule des entrées permet d’accéder à l’espace vide du centre du labyrinthe. La rencontre avec les animaux est impossible puisqu’ils sont dans un espace clos, cependant la difficulté de distinguer clairement son chemin, à cause de l’effet de perspective, laisse planer le doute.

Dédale électrique implique une participation physique, une expérimentation directe du phénomène de projection et d’identification à la bête : observation méfiante, compassion, identification, peut-être ? Impression d’être piégé ? protégé ? Sensation de conquérir un territoire ? Le labyrinthe, c’est l’épreuve physique et mentale de la difficulté de lecture du monde et ses codifications. Le labyrinthe contraint à la vitesse du corps et au temps qu’il faut pour trouver la solution.

On ne peut sans doute pas évoluer dans ce labyrinthe sans penser aux difficultés actuelles des éleveurs, aux conséquences de l’encéphalite et de la fièvre aphteuse, sur les habitudes alimentaires des gens. La façon dont une société traite ses animaux renseigne-t-elle sur ses fondements profonds ? Les animaux sont, en occident, plutôt bien traités en général, mais leur vie reste très fragile : on a vu récemment une sorte de conjuration des surplus de bétail par le feu, on a vu des charniers, des milliers de tonnes de cadavres animaux, alors même qu’on n’était pas sûr que le feu était capable de supprimer le virus de la fièvre aphteuse).

Ici, les animaux et les hommes sont au même niveau. Dans une sorte de danse d’approche, chacun expérimente une forme de système carcéral et ses conséquences psychiques, augmenté du doute qui plane sur la possibilité de rencontre, sur le danger où non. Le fil d’Ariane ici, c’est le labyrinthe lui-même.

 

 



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